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Philo [Dé]Confinée n°4 : Les intellectuels [Des livres]

Dernière mise à jour le 27 février 2021

Bonjour à tous,

Dans ce 4ème numéro de Philo Déconfinée, nous quittons enfin le terrain de la rhétorique, pour nous tourner vers ceux qui la pratiquent de la façon la plus littéraire, et qui sont aussi souvent les plus litéreux (par opposition aux matheux), à savoir : les intellectuels.

Définir l’intellectuel

La définition de ce qu’est un intellectuel est paradoxale, en cela que ce travail échoit presque toujours à l’intellectuel lui-même, sommé de se définir pour légitimer aux yeux des autres à la fois sa compétence, son travail et son utilité.

Si l’intellectuel se retrouve, presque avant toute autre réflexion, chargé de vendre l’intérêt de son propos qui va suivre, c’est bien parce que la valeur de l’intellectuel dans une société ne va pas de soi. En effet, en considérant qu’intellectuel soit une profession, qu’elle est sa fonction ? Nul autre que celle d’apprendre des autres et de produire une pensée sur ses connaissances ! Autrement dit, l’intellectuel semble bien plus dépendant de la société que la société n’est dépendante de lui.

Car même sans intellectuels, les scientifiques continueraient de nous instruire d’un savoir grandissant, en faisant preuve dans leur domaine de davantage de rigueur que l’intellectuel, les professeurs continueront de nous les enseigner en usant tant de leur savoir que de leur pédagogie. Bien plus évident encore, il ne sera jamais nécessaire d’avoir recours à un intellectuel pour bâtir une maison, de l’architecture à la maçonnerie, c’est-à-dire qu’il est absolument non essentiel dans tous les métiers de la science et de la technique. Il n’a par ailleurs aucune fonction sociale a priori, car, par exemple, le travail d’intellectuel (produire de la pensée sur de la connaissance) n’est pas nécessaire au travail consistant à soigner un patient, sans même parler de sauver des vies.

Ainsi, pour le moment, définissons l’intellectuel comme étant celui qui ne fait rien d’autre que penser, vivre et écrire, et qui par conséquent ne mène nulle recherche d’ordre scientifique, ni ne pratique de travail technique. Admettons aussi déjà, qu’il existe autant de types d’intellectuels qu’il y a de métiers, et même autant d’intellectuels qu’il y a de personnes, en considérant que l’intellectualisme est une sorte d’oisiveté [cf. Philo Confinée n°1].

Cette oisiveté de l’intellectuel, tout le monde s’y adonne plus ou moins (et cela n’a rien à voir avec l’intelligence, car on peut aussi penser n’importe quoi), et que même ceux qui sont le plus vus comme des intellectuels pratiquent presque tous une toute autre profession que celle d’intellectuel, bien que certains métiers s’en rapprochent plus que d’autres, nous y reviendrons.

C’est seulement ainsi, que nous pourrons tâcher de comprendre l’importance de ce qui semble le plus dispensable et le plus dispendieux dans notre vie de tous les jours : l’intellectualité.

Le procès de l’intellectuel

Comme nous l’avons vu, d’une certaine façon, l’intellectuel ne produit rien de matériel ni de relationnel et en cela, il n’est utile à aucune des professions qui font notre survivance quotidienne et/ou notre développement scientifique et institutionnel.

C’est pourquoi, dès lors que l’on se penche sur le cas de l’intellectuel, c’est presque naturellement que l’on en fait le procès (« A quoi sert l’intellectuel ? ») avant même de l’avoir jugé (« Qui est l’intellectuel ? Pourquoi fait-il cela ? »).

Ainsi donc, l’intellectuel est victime de préjugés, comme toutes les choses auxquelles les hommes accordent assez d’importance pour les juger, mais pas assez pour chercher à les comprendre.

Mais dans ce cas, comment expliquer que les préjugés qui accablent la figure de l’intellectuel, écornent son image si durement ?

Vraisemblablement, cela tient dans la nature même des préjugés qui visent les intellectuels.

Le premier d’entre eux, celui est à l’origine de tous les autres, et qui est sûrement le plus frappant, est de penser que l’intellectuel doit être intelligent, et même que c’est avant tout son intelligence qui le définit, après tout, il a fait du savoir sa profession, et il est donc facile d’en déduire que l’étude de ce savoir doit les rendre intelligents. Ce préjugé est triplement faux ! Il n’y a pas besoin d’être intelligent pour être un intellectuel, les intellectuels n’ont pas le monopole de l’intelligence, et il est faux de penser que dès que l’on est un intellectuel, on doit être plus intelligent que tous ceux qui ne le sont pas assez pour mériter d’être appelé ainsi.

On comprend rapidement pourquoi un tel préjugé est si dommageable pour la profession de l’intellectuel : en effet, on part de l’idée bien établie que ceux qui pratiquent un métier le font parce qu’ils sont plus compétents dans ce métier que dans n’importe quel autre métier ( même si cette idée est loin d’être toujours vraie), et même que, plus les responsabilités endossées par le métier sont importantes, plus il est nécessaire que ceux qui font ces métiers soient des « maîtres de métier », c’est-à-dire qu’ils soient des professionnels.

A partir de cette idée bien établie, et en partant du principe que le métier de l’intellectuel est l’intelligence, de la même façon que le métier de l’artisan est l’artisanat, il devient absolument impossible de nier l’évidence crasse que tous les intellectuels sont des amateurs, qui ne sont pas passés maîtres dans le domaine de l’intelligence, qui n’est d’ailleurs statufiée par aucune sorte de diplôme ou de statut professionnel, en tout cas pas de façon absolue, selon l’adage bien connu « il y a des cons partout », et donc y compris chez les intellectuels.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que le professionnel subit une déformation de sens, qui l’oppose encore plus franchement de l’intellectuel.

Le professionnel désigne normalement celui qui a fait de la profession son métier, s’opposant ainsi à l’amateur, qui ne fait pas du métier sa profession. Pour autant, le terme professionnel s’oppose aussi de plus en plus à l’incompétent, alors que pourtant on peut être professionnel et incompétent.

C’est précisément pour cette raison que l’intellectuel sera toujours décrié pour avoir fait de l’intelligence sa profession, car l’intelligence est considérée comme la qualité naturelle et absolue de l’espèce humaine, la grandeur de l’intelligence faisant la grandeur de l’homme, la faculté commune de toutes les professions, il serait infiniment prétentieux de prétendre pouvoir s’y professionnaliser.

Par conséquent, à ce jeu, tous les professionnels, les « maîtres de métiers », feront le même constat : celui de l’incompétence et de l’ignorance de l’intellectuel dans LEUR domaine à eux. On est tous l’idiot de quelqu’un, et l’intellectuel peut-être l’idiot de tous, car la profession de l’intellectuel n’est ni vraiment l’intelligence, ni vraiment de l’érudition, mais bien un équilibre, voire un compromis entre les deux.

En effet, à bien des égards, le savoir est une infinie étendue, et l’intelligence est une essence infiniment complexe.

Ainsi, comment peut-il alors en aller autrement, que chaque intellectuel doive se spécialiser en quelques domaines, et en délaisser complétement certains autres, comme le font nos experts scientifiques qui étudient leur matière scientifique (matter en anglais, qui signifie aussi « ce qui compte », ce qui est important) des années durant, voire pendant la majeure partie de leur vie ?

Nous avons vu dans le numéro précédent, à quel point la distinction entre le compliqué et le complexe est importante. Ce qui ne vous paraît pas compliqué dépend uniquement de votre ressenti et de votre expérience, en revanche, ce qui est complexe est multiple et large, c’est pourquoi les humains se spécialisent en différents métiers, puis se spécialisent même au sein de ces métiers.

Ainsi, si vous êtes un professionnel particulièrement chevronné, il est fort probable que vous supposiez que l’intellectuel est incompétent, en tout cas plus que vous, dans VOTRE domaine. Mais du fait de la déformation de sens du mot « professionnel », il est fort possible que ce soit en réalité plutôt son amateurisme qui vous horripile, car il parle d’une profession qu’il ne pratique pas, ou d’un domaine dans lequel il n’est pas, ce qui vous empêche de juger de la compétence, ou plutôt de la pertinence de ses propos.

C’est ainsi que les professionnels, que nous aspirons tous à devenir car c’est un signe de reconnaissance sociale et d’estime personnelle, font le procès aux intellectuels de chercher à faire le procès de leur profession/domaine d’expertise. Autrement dit, ils reprochent aux intellectuels de faire précisément ce que eux-mêmes font pourtant à leur égard : Juger sans savoir et donc sans chercher à comprendre.

Enfin, pour poursuivre notre réflexion sur l’intellectuel, il convient d’accepter une réalité fondamentale de l’intellectuel : peu importe le temps de travail effectif qu’il accorde à sa profession d’intellectuel, le travail d’intellectuel sera toujours un travail d’amateur. Amateur de beaucoup de choses certes, mais aussi spécialiste de presque rien, si ce n’est l’infime partie du Savoir, sur lequel il produit des pensées.

Cependant, certaines qualités semblent nécessaires, non pas pour devenir mais pour être reconnu comme étant un intellectuel. Ces professions sont bien souvent des « professions intellectuelles supérieures », considérées comme des professions d’intellectuels car elles mobilisent la rhétorique de l’oral et surtout de l’écrit, qui permet de bien exprimer les idées, ainsi que la science, qui se porte garante d’une « intelligence vraie », à savoir une intelligence fondée à la fois sur le raisonnement et le savoir.

Une fois ce « tri » (que nous contesterons plus loin) effectué, et puisque à la profession amateure de l’intellectuel est toujours adossé une profession professionnelle, si ce n’est celle d’écrivain, de politique ou de bloggeur pour le cas des professions qui donnent le plus la sensation de l’amateurisme (il suffit de me regarder \O/ ), nous pouvons, non sans peine, séparer l’homme de l’intellectuel !

Car l’intellectuel n’étant qu’une profession de foi, il est nécessaire de séparer, d’une part, le jugement que l’on fait de la personne qui se revendique ou est perçue comme un intellectuel, et d’autre part, des propos et des travaux de cet intellectuel. Si l’on prend mon cas, bloggeur donc intellectuel autoproclamé par excellence, je suis peut-être non seulement idiot, mais aussi méchant, il n’empêche que ce qui compte, c’est l’expression de ma pensée que je vous livre. L’enjeu est la pertinence de ce que je dis, bien plus que la cohérence de ce que je suis (même si ça peut aider pour ne pas raconter des inepties, on est bien d’accord là-dessus).

L’intellectuel comme profession de foi

Je vous ai dit tout à l’heure que le préjugé selon lequel l’intellectuel doit être intelligent était triplement faux. Au moins l’est-il doublement car en plus de penser que l’intellectuel doit être intelligent, les gens se mettent à penser que devenir intellectuel c’est devenir intelligent, et que se proclamer intellectuel c’est paraître intelligent à son entourage.

Il est communément admis que le plus grand malaise que provoque l’intellectuel n’est pas tant son intelligence mais bel et bien sa prétention à l’intelligence, sa prétention de savoir. Le fait que cela soit en adéquation avec son intelligence et son savoir ou non ne change rien à ce malaise.

Car la profession d’intellectuel étant une profession de foi, tous peuvent y prétendre et que tous sont orgueilleux de l’être. L’universalité de l’intelligence de l’homme permet d’entretenir la croyance que tout le monde peut être un intellectuel seulement en se proclamant comme tel, sans fournir le moindre effort.

Cette croyance est alimentée par l’idée que l’on se fait du travail de l’intellectuel, interprété comme une profession de foi, qui serait le fait de dire publiquement ce que l’on pense.

Pour s’en libérer, il nous faut distinguer le sens religieux du sens politique de la profession de foi, pour comprendre à tel point elle contribue à la vulgarisation de l’intellectuel.

La profession de foi religieuse, s’entend comme une confession personnelle de notre foi, et donc les croyances qui s’y rattachent. De ce fait, l’intellectuel est dévalorisé, comme n’étant qu’un personnage qui donne son opinion et qui nous livre ses croyances, et donc que ses propos n’engagent que lui.

Cette vision de l’intellectuel est à la fois cohérente et erronée : cohérente parce qu’effectivement, quand un intellectuel prend la parole, il ne parle qu’en son nom car il n’est sous l’égide d’aucune profession, erronée car l’intellectuel ne se contente pas de dire ce qu’il pense, il étudie ceux qui en savent plus que lui sur tout un tas de domaines, expérimente quand la théorie ne suffit pas, met en forme son propos pour dépasser ce qu’il a lu, entendu et vécu, tout cela fait que l’intellectuel ne livre pas seulement une opinion, il livre une pensée mûrement réfléchie, et la confronte à un public.

La profession de foi politique ou civile est bien différente, elle ne repose pas sur le fait d’assumer une croyance ou une opinion, mais de faire preuve de transparence et de clarté lorsqu’on souhaite assumer des responsabilités : il s’agit de montrer patte blanche au public afin de montrer la sincérité de sa démarche et de se montrer digne de confiance. Dans la bouche de l’intellectuel, cela sonne comme un appel à faire confiance à son travail d’intelligence, plutôt que comme un étalage de son intelligence (ce qui ferait alors une bien mauvaise confiture).

Cependant, la profession de foi a aussi une dimension morale : en ce sens la profession de foi religieuse et politique se rejoignent car la foi religieuse et les convictions politiques relèvent du même dévouement à des préceptes moraux.

Ainsi, il faut prendre conscience que toutes les professions de foi sont une prétention, qui engage celui qui la prononce. Mais que ce soit dans la bouche du politique, ou celle de l’intellectuel, cette profession de foi devient une prétention mal placée, indécente même. Car, en définitive, sur quelles bases pouvons-nous faire confiance aux professions de foi, qui contrairement aux professions de plein droit, n’engagent à rien ?

Là est bien le problème, tout le monde peut faire une profession de foi, sans qu’elle soit toujours justifiée ou légitime. Ne reste alors de la profession de foi que la prétention, et perd toute l’ambition qu’elle visait à atteindre.

Pour le politique, cela signifie qu’il ne présente que la prétention de sa compétence, et que, par conséquent son ambition de conquérir le pouvoir est nécessairement malveillante.

Pour l’intellectuel, cela signifie que sa prétention à l’intelligence n’est qu’un plaidoyer servant son propre ego, et que l’ambition d’accéder à un savoir plus grand pour tous est systématiquement une subversion ou une manipulation. Dit plus simplement, avec la profession de foi, l’adage du « tous pourri » est à son paroxysme : relativement, tout se vaut … dans la médiocrité.

Et ce sentiment, aucune fausse ou vraie modestie ne pourra l’éteindre, car par effet de réactance, toute tentative de parler et de penser humblement, sera vue comme une façon de dissimuler l’audace de parler et de penser l’intelligence. Voyons maintenant les effets d’une telle croyance sur la profession de l’intellectuel.

La prétention de l’intellectuel

De la croyance que nous avons énoncée précédemment, découle le raisonnement selon lequel prétendre être un intellectuel est un péché d’orgueil sans bornes, car l’intelligence est le propre de l’homme en général, et plus grave encore, cela conduit à un relativisme de l’intellectuel, consistant à considérer que boire les paroles de tel ou tel intellectuel est une question de foi et de préférences individuelles, et non pas une question de raison et de jugement, ce qui permettrait d’éviter que tout se vaille.

Ce relativisme nuit à l’image de l’intellectuel, mais plus grave encore, elle nuit à l’image de l’intelligence : car une fois que le « pseudo-intellectuel » – qui réfléchit trop peu – et le charlatan – qui dis ce qui l’arrange avant de dire ce qu’il pense – ont occupé le terrain de l’intelligence en se proclamant intellectuels, alors c’est toute l’intelligence, en plus de la profession d’intellectuel, qui est discréditée.

Ce relativisme de l’intelligence est ce qu’il y a de plus grave, car il permet, sans autre forme de procès que le procès sans jugement, de dire que l’intelligence, et en particulier celle de l’intellectuel, est stupide et pitoyable, et que par conséquent, il vaut mieux se fier à ses propres intuitions sans trop y penser, de peur de devenir un intellectuel.

Ce relativisme là est un sceau infâme, qui cautionne l’idée que l’intelligence est spontanéité, que le doute est l’apanage de ceux qui n’ont pas assez de talent intellectuel, et que la réflexion est une immodestie quand elle ne reste pas à sa juste place, c’est-à-dire là où elle est nécessaire (bien que non suffisante).

Suivant ce raisonnement, la véritable sagesse serait celle du professionnel : en termes d’intelligence, il faudrait rester à sa place, c’est-à-dire dans le champ de sa profession, et laisser les autres intelligences aux autres professions. C’est pourquoi l’artisan devrait confier la politique au politicien, car « c’est lui le pro », et qu’en échange le politicien devra faire confiance à l’artisan pour fabriquer son meuble en bois. Voilà comment on peut à la fois considérer que l’intelligence est une qualité universelle de l’homme, et en même temps considérer que l’intelligence la plus noble est une affaire professionnelle, et que par conséquent certains sont plus intelligents que d’autres relativement à un domaine professionnel, mais que tous sont également intelligents pour ce qui n’est pas un métier.

Bien entendu, on a tous tendance à se penser plus intelligent que la masse, cependant quand on dit que l’on est tous « le con de quelqu’un », il ne faut plus le comprendre selon l’idée qu’il y a toujours plus bête et plus intelligent que soi, mais que chacun perçoit l’intelligence des autres par rapport à sa propre profession, c’est-à-dire par rapport à son statut social. Et s’il est admis que certains métiers demandent plus d’intelligence que d’autres (en supposant que l’on a pleinement cerné ce qu’était l’intelligence), nous avons tous un bouc émissaire commun, qui relève de beaucoup notre sentiment d’être intelligent car on s’attaque au symbole de l’intelligence même : l’intellectuel.

La figure de l’intellectuel, amateur sans métier à l’intelligence pédante, est le parfait homme de paille, c’est un excellent épouvantail et facilement combustible de surcroît : trouvez un intellectuel que vous ne comprenez pas et dont vous trouvez les propos absurdes, ou mieux encore, trouvez un intellectuel que vous comprenez et dont les propos sont stupides, vous pourrez alors le brûler sur l’Agora, l’incendier de critiques, et finalement, réduire en cendres son « intelligence ». Est-ce là la preuve la plus manifeste de votre intelligence, ayant dépassé par plusieurs fois celle de la figure de l’intellectuel ?

La compréhension d’une telle dimension sensitive de ce qu’est l’intelligence, permet selon moi de mieux comprendre ce qu’on entend quand on parle « d’Idiocratie ». Et plutôt que de mettre en cause l’abêtissement des hommes, trop pusillanimes pour rester intelligent, mettons plutôt en cause ce sentiment de rejet vis-à-vis de l’intelligence et ses représentants, et aussi l’autocensure intellectuelle qu’on pratique, selon la représentation que l’on a de notre position sociale.

A force de réduire notre identité à notre profession officielle, en occultant nos passions amateures, nul doute que nous nous sentirons de moins en moins intelligents dans tout ce qui sort de notre domaine professionnel, et que ce sentiment peut devenir général et systémique.

De là, condamner une intelligentsia qui entretient ce sentiment de défiance, contre la politique, contre l’intelligence, afin d’en garder le monopole exclusif ; est un pas que l’on est tenté de franchir, ce qui explique la méfiance que l’on peut avoir envers ces intellectuels, auxquels on reprochera toujours de pas être assez désintéressé, pas assez intègre, pour mériter les honneurs qu’on leur accorde.

Ce n’est pourtant pas suffisant, dans la mesure où c’est aussi notre croyance en ce que l’intelligence globale était à tout le monde, ou plutôt à personne, nous l’avons laissé à cet intelligentsia qui n’a plus qu’à s’en réclamer, sans opposition active de la part des « simples citoyens » qui ne se pensent même pas comme « simple intellectuels ».

C’est dans ces circonstances, qu’il est aujourd’hui aussi embarrassant de passer pour un intellectuel que pour un poète, car on y perçoit la même inconstance, la même futilité que pour ce dernier, de se consacrer à une œuvre amateure, à l’opposé de tout pragmatisme.

Question idiote s’il en est, mais que l’on se pose souvent, quel intérêt l’intellectuel a-t-il à se consacrer à quelque chose d’aussi « futile » que l’intelligence ?

L’intérêt de l’intellectuel

Comme nous venons de le voir, vu la prétention immense de l’intellectuel qui est de parler du savoir et de l’intelligence quand il parle en son nom, on s’attend à ce qu’il assume une telle responsabilité avec un respect et une humilité impossible à tenir dès lors qu’exprimer son travail est un exercice d’orgueil que peu se permettent, au vu de la norme sociale qu’est la retenue, notamment quand on ne sait pas (assez).

On réclame alors de l’intellectuel l’impossible, qu’il sache et enseigne en silence, qu’il ne confronte pas son savoir imparfait aux ignorants, en bref, qu’il ne vienne pas avec ses certitudes ébranler les certitudes des autres.

Pourtant, que sait-on vraiment des intentions des intellectuels ? Si ce n’est qu’au premier abord, ils ne semblent pas être des personnes très accessibles, d’où le soupçon qu’ils pourraient avoir quelque chose à cacher ?

Tout d’abord, il est évident qu’amalgamer tous les intellectuels est pernicieux, car comme nous l’avons supposé, il y a autant d’intellectuels que de personnes car tous peuvent prétendre à ce titre, sans forcément être reconnu comme tel.

Nous allons cependant nous y essayer pour mieux comprendre en quoi les intellectuels sont précieux pour la société, quand bien même on y trouverait bien plus de brebis galeuses que de licornes savantes.

Je m’excuse d’avance pour les intellectuels pouvant se sentir exclus voire discriminés par les propos généraux qui vont suivre, quoique pour certains cela sera l’occasion d’expérimenter ce qu’ils font subir quotidiennement.

Mettons-nous d’accord sur plusieurs points : quand quelqu’un décide, plus ou moins consciemment, de devenir un intellectuel, il le fait forcément dans un intérêt d’abord compris de lui-même, comme lorsque quiconque se lance dans n’importe quelle profession. A la différence près qu’il s’agit ici d’une profession de foi, et donc que l’intellectuel intègre se doit de justifier son choix, contrairement au professionnel à qui on demande avant tout de faire son travail, ses motivations personnelles n’étant qu’accessoires, alors qu’elles sont au cœur de la profession de foi.

Mais alors, quelle est la prétention la plus importante de l’intellectuel, celle qui fait sa raison d’être ?

Je vais commencer par donner raison aux intello-sceptiques : oui, l’intellectuel recherche et cultive de la valeur pour son intelligence.

Il ne cherche pas seulement à devenir plus savant et/ou plus intelligent, il veut aussi pouvoir partager le fruit de sa pensée avec les autres. Ainsi, en se proclamant intellectuel, que l’acte d’écrire ou de parler en public, de « publier », suffit en soi à proclamer, il cherche à obtenir du pouvoir : le pouvoir que sa parole soit considérée comme importante, qu’elle ait une signification pour le monde, qu’elle ne soit pas inutile (dans le sens du matter en anglais, comme dans la phrase : « My word matter »).

Vous l’aurez compris, l’intellectuel cherche avant toute chose que son intelligence, celle qui dépasse sa profession, ne soit plus considérée comme inutile. C’est un combat pour l’estime de soi et pour l’estime des autres.

La quête de ce pouvoir s’accompagne d’une quête de prestige, qui permettra à ses propos d’être crédibles, non seulement que sa voix porte, qu’elle soit digne d’être écoutée, mais aussi digne d’être retenue pour le monde des idées à venir.

On voit donc bien que l’intellectuel a de l’ambition, qu’il a les dents si longues qu’il voudrait pouvoir les plonger dans le cerveau de l’humanité, c’est ce qu’on appelle plus sobrement, laisser une trace.

Voici donc la figure monstrueuse de l’intellectuel : l’expression de son intelligence importe tant qu’il juge important de vampiriser une partie de notre vie à ses propos. Ajoutons à cela son désir d’immortaliser son œuvre, et on se retrouverait presque devant un vrai Vampire, il en aurait même souvent l’ethos de par son accoutrement ainsi que son langage alambiqué.

Cependant, il y a dans cette description deux éléments que nous avons occultés :

1. Des intellectuels en puissance

Le premier d’entre eux, concerne le caractère égocentrique de la prétention de l’intellectuel : Est-ce parce que la prétention est égocentrique qu’elle est illégitime ?

Je ne le pense pas, après tout, l’ode à l’individualité et à la liberté est dans l’ère du temps, au point de parler de société individualiste.

Et si c’est souvent pour le critiquer que nous faisons appel à ce terme, l’individualisme répond en premier lieu à l’intention louable que chacun soit libre de se définir comme il l’entend, différemment des autres, tant qu’il n’entrave la capacité des autres à faire de même. [Note : C’est ainsi que Amartya Sen, dans Théorie de la justice, défend l’idée d’un individualisme collectif, dans lequel la collectivité doit garantir la plus grande capabilité (capacité à agir) pour l’ensemble des individus, et en fait même le pilier d’une démocratie juste, qui dépasse la dimension politicienne de la démocratie.]

Vu sous cet angle, l’égocentrisme de l’intellectuel n’a a priori aucune perfidie : après tout, qui n’aspire pas à être écouté, qui pense que ce qu’il pense doit rester sous silence, surtout s’il a consacré beaucoup de temps à y réfléchir ? Cette prétention de l’intellectuel, d’avoir non seulement la liberté d’expression, mais aussi la capacité d’expression, et que cette expression ne soit pas seulement des paroles dans le vide, mais bel et bien des paroles qui matter ?

N’avons-nous tous pas cette frustration de ne pas pouvoir exprimer comme il faut ce que nous voulons exprimer, ainsi que de constater que cette expression ne permet pas vraiment de faire changer les choses ?

Ne suis-je pas en cet instant frustré de ne pas pouvoir de trouver d’équivalent français suffisamment adéquat pour remplacer le matter anglais, et encore plus frustré qu’il soit peu probable que cet article change la face du monde ?

A toutes ces questions, je répondrais que nous avons tous la prétention de l’intellectuel, et que ne pas la mettre en œuvre tient autant à notre aspiration à devenir professionnel, que l’auto-censure intellectuelle que l’on s’impose selon la représentation que l’on a de soi dans la société.

En bref, nous avons d’autres priorités ou nous avons renoncé, mais cessons de dire que nous en sommes incapables : l’autocensure est probablement la plus pauvre et la plus nuisible de toutes les paroles. Et si vous ne vous en sentez pas capable, cela ne signifie en rien que vous en êtes incapables, et même encore moins que vous n’en serez JAMAIS capable.

En définitive, qu’est-ce que tout cela signifie ? Tout simplement que l’orgueil de l’intellectuel est aussi le vôtre, et que l’enjeu est la richesse de votre individualité, or nulle individualité n’est plus pauvre que celle qui n’a ni passion ni raison, car elle n’a ni raison de vivre, ni façon de comprendre et questionner cette raison de vivre.

Autrement dit, nous pouvons tous devenir des intellectuels, nous sommes tous des intellectuels en puissance, et cette possibilité est bénéfique pour toute la société, d’autant plus si nombre d’entre nous franchissent le pas pour devenir des intellectuels en acte.

Cependant, nous ne deviendrons pas tous des intellectuels : nous pouvons avoir d’autres prétentions davantage prioritaires, d’autant plus que devenir intellectuel suppose une certaine forme de sacrifice : vous ne serez jamais pleinement professionnel, car le propre de l’intellectuel est d’arbitrer, en tout amateurisme, entre spécialisation et ubiquité : il aspire à tout savoir dans tous les domaines, et accepte d’échouer dans nombre d’entre eux, et à sacrifier sur l’autel de sa polyvalence un peu de son professionnalisme. Voilà ce que devrait signifier l’adage « avisé sur tout, expert en rien », qui définit l’intellectuel.

Enfin, rassurez-vous, certains intellectuels restent très professionnels, nombre d’entre eux sont mêmes des scientifiques de renom. De plus, renoncer à devenir un intellectuel « à part entière » – qui suppose non seulement de lire mais aussi d’exprimer votre pensée régulièrement – ne signifiera jamais que vous soyez stupides ou inférieurs, ni même que vous ne pouvez pas lire ni critiquer les intellectuels. Vu la diversité d’intellectuels qu’il existe, je suis certain que vous vaudrez toujours mieux que certains d’entre eux.

C’est pourquoi finalement, de mon point de vue, même pour ceux qui pensent que les livres ne sont pas faits pour eux, pas plus que la « culture cultivée » dans son ensemble, tout le monde a intérêt à lire, même si ce ne sera jamais les mêmes livres d’une personne à l’autre. Cela fera l’objet du prochain numéro de Philo [Dé]Confinée.

2. La moralité de l’intellectuel

Nous avons pensé jusqu’ici selon un cadre théorique dans lequel il y a une contradiction : d’une part, l’intellectuel idéal devrait être intègre et désintéressé, d’autre part, l’intellectuel a par définition une prétention intellectuelle, et donc, qu’il est forcément intéressé par ses propres intérêts.

Cette contradiction peut cependant être résolue si l’on reconnaît qu’il existe plusieurs niveaux d’intérêts et d’intentions, et qu’il convient de les hiérarchiser.

Ainsi, si l’intellectuel à la prétention de l’intelligence et du savoir, les raisons pour lesquelles il poursuit cette prétention nous sont inconnues, et dépend de chacun, elles ne sont pas inhérentes à la profession de l’intellectuel.

Par conséquent, il est urgent de mettre un terme au mythe de l’intellectuel désintéressé, et même, plus généralement, de cesser de prétendre que le désintéressement est la position la plus morale qui soit.

Pour vous l’expliciter, j’aimerais revenir sur un dilemme moral très connu : selon vous, l’altruiste est-il plus moral s’il agit principalement dans l’intérêt des autres, au mépris de son propre intérêt, ou s’il est « naturellement » altruiste, dans la mesure où il considère qu’aider les autres est son propre intérêt ?

Autrement dit, pensez-vous que la partie la plus importante de l’acte moral soit les conséquences de l’acte ou bien l’intention de l’acte ?

L’altruiste intéressé est-il moins moral que l’altruiste désintéressé ?

La morale doit-elle toujours aller à l’encontre de notre intérêt ( = intérêt personnel) pour poursuivre l’intérêt commun ( = intérêt collectif) ?

Pour moi, ce dilemme moral est imparfait, voire fallacieux, par ses présupposés. Notamment, que l’intérêt personnel et l’intérêt collectif s’opposent, sous prétexte que l’égoïsme et l’altruisme s’opposent.

Ce présupposé est pour le moins discutable, et ce n’est pas la « main invisible » d’Adam Smith qui me contredira (qui, je me sens toujours obligé de le rappeler, n’a été cité que 3 fois dans l’entièreté de l’œuvre d’Adam Smith, comme quoi, le travail d’un intellectuel et ce que l’on tire sont deux choses très différentes).

Cela ne veut pas dire que la poursuite de l’intérêt personnel permet SYSTÉMATIQUEMENT la poursuite de l’intérêt collectif, et pour cause, les contre-exemples sont nombreux (environnement, éducation, …), mais que le compromis qu’est l’intérêt commun repose nécessairement sur les intérêts personnels de chacun.

Cela veut dire, que l’on peut complètement admettre, qu’un intellectuel poursuive un intérêt personnel de pouvoir d’expression et de reconnaissance, mais que la cause qu’il défend poursuit un intérêt collectif, voire l’intérêt commun.

A l’inverse, quelqu’un de désintéressé (=qui ne poursuit pas d’intérêts personnels dans une cause), pourra avoir plus de mal mal à s’impliquer dans cette cause. Et cette conclusion n’est pas tant le symptôme d’une immoralité que d’un manque de motivation.

Politiquement, cette conclusion est lourde de conséquence : elle signifie que si nous avons tous beaucoup de choses que nous estimons importantes à l’échelle collective, pour autant on ne se sent pas attaché à elles par un intérêt personnel équivalent.

Dans une situation donnée, notre intérêt personnel peut primer alors que notre pensée est plutôt tournée vers un intérêt collectif. C’est même le propre de la dissonance cognitive : l’inadéquation entre les pensées et les actes.

Ainsi, l’intellectuel devrait avoir pour vocation de mettre en action sa pensée : il ne devrait pas seulement réfléchir avant de parler, mais aussi agir après avoir parlé.

C’est pourquoi au mythe de l’intellectuel désintéressé, je veux opposer une figure moins noble, mais plus authentique de l’intellectuel. Cette figure repose sur l’idée que chaque intellectuel suit son chemin de croix, c’est-à-dire que chacun à son propre style et que chacun défend ses propres causes.

Vous l’aurez compris, à travers cette vision, ma préférence va pour les intellectuels engagés, et si je préfèrerais que leur intérêt personnel d’intellectuel soit moins important que l’intérêt collectif qu’ils défendent, l’inverse ne serait pourtant pas inintéressant, d’autant plus que l’intérêt personnel et l’intérêt collectif peuvent se concilier et se rejoindre au sein d’une même personne, et que par ailleurs tout ce que nous faisons ne poursuit pas nécessairement nos intérêts, ou en tout cas, jamais tous nos intérêts à la fois.

D’où l’importance d’une hiérarchie dans les intérêts, pour comprendre l’intérêt de l’intellectuel.

Enfin, maintenant que nous avons discuté de l’intérêt DE l’intellectuel, à titre individuel, qui n’engage que lui, et qu’on devra juger à travers ses propos et ses actes, nous allons désormais discuter de l’intérêt DES intellectuels pour la société, même des plus vils et des plus fantaisistes.

Car des propos de l’intellectuel, on peut y apprendre tout à la fois de la vérité et de la raison, du mentir et de la folie, c’est-à-dire qu’ayant pu confronter tous les cas de figure, on peut prétendre discerner le vrai du faux, le raisonnable du fantaisiste, y arriver, on le sait bien, est toujours plus difficile.

La culture et la politique de l’intellectuel

Ultimement, la question à laquelle nous devons répondre, est celle de l’utilité de l’intellectuel, car finalement, peu importe qui il est et quels sont ses intérêts, du moment qu’il est utile à la société.

Cependant, cette utilité ne doit pas être mesurée comme celle d’une profession professionnelle : après tout, des professions, il y en a certaines dont on peut douter de l’utilité pour la société, et pourtant ces métiers n’ont pas été mis en cause jusqu’à récemment, tandis que d’autres sont voués à disparaître à cause du progrès technique (je vous renvoie aux ouvrages de Jeremy Rifkin, Robert Reich ou encore David Graeber concernant les notions de travail utile, inutile et obsolète). Il faut plutôt voir cette utilité de façon globale, le cadre « amateur » (#professionel) de l’intellectuel ne se limitant pas à la production de pensées, mais à son influence sur le corps social dans son ensemble, des institutions jusqu’aux individus. Or, dans une large mesure, on peut considérer que le principal canal de transmission de l’intellectuel est la culture, et son principal débouché : la politique.

Cette conjecture tient au statut de l’intellectuel dans notre société, car le préjugé selon lequel l’intellectuel doit être plus intelligent que tous les non-intellectuels, n’est pas juste doublement faux, il l’est triplement ! Non seulement l’intellectuel n’a pas le monopole de l’intelligence, pas plus qu’il n’a le monopole de la prétention à l’intelligence, mais en plus, les intellectuels qui ont le plus d’influence culturelle et politique, ne sont que rarement les plus intelligents d’entre eux.

Ce constat, vient du fait qu’aujourd’hui, ce qui fait l’efficacité de l’intellectuel, surtout dans une société de marchés, n’est pas tant sa capacité à penser, mais davantage sa faculté à jurer.

Jurer s’entend ici dans tous les sens du terme, en effet, l’intellectuel doit être capable de :
1. Jurer solennellement ; à la fois de la sincérité de ses paroles et celle de ses intentions. C’est le propre de la profession de foi.
2. Jurer avec force et détermination ; jurer et cracher de ce qui est important, digne d’être écouté et digne d’être su. C’est la prétention de l’intellectuel.
3. Jurer catégoriquement ; car il n’est pas là pour peindre un tableau objectif du monde, mais bien pour prendre position, pour juger l’opposition en face, en bref, pour faire bouger les lignes du tableau. C’est le propre de l’intellectuel engagé, que de ne pas seulement chercher à comprendre mais aussi à juger, comme un juge de la morale et de la science.
4. Jurer pour choquer, pour interpeller ; l’intellectuel doit être profane, commettre des sacrilèges, briser des tabous ; pour détruire les idées préconçues et faire avancer les idées. Effectivement, les intellectuels les plus utiles sont probablement les plus marginaux, ceux qui pensent différemment, et qui nous apporte une pensée nouvelle et dissonante.

Vous l’aurez compris, devenir un intellectuel, c’est jurer ! Cependant, certains intellectuels pourront vous sembler outrancier. Et pour cause, quand on parle de jurer, la frontière entre la promesse et l’insulte est souvent mince.

Cependant, si pour devenir un intellectuel il suffit de jurer, pour être un intellectuel talentueux, il faut savoir jurer de bonne foi, et surtout, jurer que l’on ne peut que peu jurer. En effet, il y a une très grande différence, entre l’intellectuel qui pense et qui jure, et l’intellectuel qui jure qu’il pense. Notamment, cela permet de comprendre que les intellectuels les plus avisés ne sont pas les plus extrêmes dans leur propos, mais les plus extrêmes dans leur pensée.

Le véritable intellectuel engagé – comme ont pu l’être Victor Hugo, Emile Zola, ou plus controversé, Jean Paul Sartre, ou encore Simone de Beauvoir – développe son propre style, son propre « chemin de croix », prend position de façon forte sur les questions morales, mais argumente ses choix, sa morale est cohérente et argumentée, ce qui signifie que, à défaut d’être objective, au moins elle tend vers la rationalité.

A l’inverse, l’intellectuel pseudo-engagé, que l’on peut même réduire au pseudo intellectuel voire à l’anti-intellectuel, persistera toujours à donner ses opinions morales comme si elles constituaient en soi des faits et des évidences. Pour résumer, là où l’intellectuel engagé est un moraliste, qui construit des réflexions morales, l’anti-intellectuel est un moralisateur, il dicte aux gens quoi penser, aussi bien rationnellement que moralement.

Politiquement, une telle réflexion est édifiante pour déterminer si l’intellectuel est compatible avec le débat démocratique et éclairé.

En effet, si l’intellectuel doit jurer pour s’imposer dans le débat public, il le fait de façon radicalement différente de l’anti-intellectuel.

L’anti-intellectuel fait les choses, pour ainsi dire, à l’envers : Il commence par l’outrage et la provocation (4), poursuit par la prétention de l’intellectuel (2), puis atteste de sa sincérité (1), enfin sa morale ne cherche pas à faire « bouger les lignes » (3) comme on l’entend, car la plupart du temps, elle fait référence à l’ordre naturel ou à l’ordre ancien ou tout autre type d’argument d’autorité, elle est donc souvent réactionnaire.

L’intellectuel véritable, quant à lui, fait les choses dans l’ordre, tout simplement, il commence par démontrer la sincérité de sa démarche (1), puis s’élève par la prétention intellectuelle (2), jure catégoriquement pour faire bouger les lignes (3), puis utilise l’outrance pour bousculer les idées, et ainsi se diriger vers le progrès (4).

Avant de conclure, nous allons aborder rapidement en quoi l’intellectuel est un élément déterminant voire indispensable de notre univers culturel : les intellectuels ayant fait de la connaissance leur profession, et étant souvent issus du milieu de la littérature et des sciences humaines (encore plus que par le passé), il ne fait aucun doute qu’ils en aient beaucoup appris sur l’homme, et que par conséquent, ils sont devenus les aèdes des temps modernes [Note : Pour rappel, les aèdes grecs étaient des poètes qui transmettaient oralement les histoires et les récits mythologiques et culturels des civilisations grecques : https://www.wikiwand.com/fr/A%C3%A8de ].

Aujourd’hui, notamment avec le développement des TIC ( = technologies de l’information et de la communication), nous n’avons jamais eu des intellectuels aussi nombreux, divers et informés. Des échanges entre intellectuels et citoyens, on pourrait créer toute une nouvelle économie de sociabilité culturelle, venant remplacer notre économie hyperindustrielle, selon l’idée de plus en plus répandue que notre plus grande richesse est le capital humain.
Plus ils seront nombreux et compétents, plus leurs émules pourront inspirer les autres domaines : culturels, scientifiques, politiques, …

Il est aussi important de noter, et cela pourra en étonner beaucoup, que la quantité d’intellectuels importe autant que leur qualité. A condition de respecter cette règle simple : les intellectuels étant, par définition, avisés sur tout, experts en rien, leur avis est toujours bon à prendre, mais pour autant, ce n’est pas non plus l’évangile.

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’intellectuel ne doit jamais se substituer à votre liberté de pensée : il ne doit pas penser à votre place, vous devez penser à travers lui.

Cela signifie aussi que les piètres intellectuels sont eux aussi utiles : déjà parce que personne n’est à l’abri d’avoir une bonne idée, mais en plus, parce qu’ils sont autant de mauvais exemples de ce que devrait être un intellectuel digne de ce nom, ils aiguisent votre esprit critique et vous apprennent à hiérarchiser la valeur des idées.

Pris tous ensemble, les intellectuels sont donc des faiseurs de cultures et de politiques plus riches, car ils cadrent, développent et stimulent la pensée des citoyens.

Enfin, concernant les pseudos-intellectuels et autres anti-intellectuels, j’aimerais à la fois avertir et rassurer, à partir d’un principe que nous avons déjà vu dans cette série philosophique.

Si la plupart des intellectuels vous semble indignes de votre confiance, il ne faut, ni penser qu’aucun intellectuel n’est digne de confiance, ni que cette médiocrité est le signe d’une décadence de notre société.

C’est simplement que, partant du principe qu’une vérité est unique et multivoque ( = à plusieurs dimensions), et qu’elle peut être déclinée en une infinité de mensonges, il n’est pas étonnant que pour n’importe quel domaine, on trouve bien plus d’intellectuels médiocres que d’intellectuels éminents.

Pour autant, méfiez-vous également si vous vous fiez qu’à une poignée d’intellectuels aux idées semblables, car le dessein du menteur et du mentir, est de coloniser votre mémoire pour se rendre plus crédibles à vos yeux, faites donc d’autant plus attention à ce que vous vous enfoncez dans le crâne.

De façon générale, méfiez-vous de ceux qui ne doutent de rien ainsi que de ceux qui remettent TOUT en question. Voilà 2 archétypes d’anti-intellectuel qui n’intègrent aucune nuance à leur pensée, et qui ne sont donc pas dignes de confiance.

Je renvoie au Philo Déconfinée n°1 : Du mensonge et du mentir pour plus de précisions, ce qui vous permettra de différencier les intellectuels des bonimenteurs. Bonimenteurs qui aujourd’hui sapent la crédibilité de l’intellectuel, mais qui pourrait aussi la magnifier, en comparaison.
Vous trouverez à la fin de cet article, des liens qui traitent de la faillite des intellectuels modernes.

Conclusion : Intellectualité et vérité

Dans cet article, nous avons cherché à séparer l’intellectuel de l’intelligence, ce qui nous a permis d’admettre qu’il y avait, bien évidemment, des intellectuels stupides ainsi que des non-intellectuels intelligents.

Cependant, il existe un point de jonction entre l’intellectuel et l’intelligence et qui les rassemble : l’intellectualité.

L’intellectualité désigne à la fois le caractère intellectuel des choses, mais aussi les facultés intellectuelles ( = facultés intelligentes) qui permettent de comprendre le domaine intellectuel.

C’est ce qui, selon moi, justifie que de la même façon que les intellectuels doivent essayer d’être intelligents, les citoyens doivent essayer d’être intellectuels, car l’intellectualité, qui peut être considérée comme la démarche de l’intellectuel, est fondamentalement épistémologique, car elle vise à comprendre et à critiquer le fondement et l’origine de l’intelligence elle-même.

Or, remettre en question (intelligemment) l’intelligence, n’est-ce pas la plus grande preuve d’intelligence ?

Suivant cette même logique, il est nécessaire de déconstruire l’intellectualisme ( =idéologie selon laquelle l’intelligence prime sur le reste), notamment parce que dans notre cas, cela réduirait l’intellectuel à son intelligence, ce que nous avons cherché à éviter tout au long de cette article.

Entendons-nous bien : il n’y pas que l’intelligence qui compte ! Les intellos ne sont pas que des cerveaux, mais aussi des cœurs et des tripes ; car, comme la plupart d’entre-nous, ce sont des êtres sensibles et volontaires.

Ils ne cherchent pas seulement ce qui est juste rationnellement, mais aussi ce qui est juste moralement.

Ils ne se contentent pas de dire aux autres ce qu’ils doivent faire, car bien souvent ils tâchent d’être, ne serait-ce qu’aux yeux d’eux-mêmes, exemplaires.

L’intellectuel a une dimension cognitive et rationnelle, mais aussi une dimension émotive et sociable ( = « médiatique »), et chez certains des meilleurs intellectuels, la seconde dimension est plus prononcée que la première.

Définitions complémentaires (lien sur le drive, autre sources, …) :

https://www.wikiwand.com/fr/Intellectuel (Déf. Intellectuel)

https://www.cnrtl.fr/definition/intellectualit%C3%A9 (Déf. Intellectualité)

https://www.wikiwand.com/fr/Intellectualisme (Déf. Intellectualisme)

https://www.wikiwand.com/fr/%C3%89pist%C3%A9mologie (Déf. Epistémologie : deux visions)

https://sites.google.com/site/etymologielatingrec/home/s/savoir (Etymologie de l’intellectuel : son rapport au savoir et à l’intelligence)

Pour aller plus loin :

Critique des intellectuels modernes

https://journals.openedition.org/leportique/381 (Sartre, intellectuel engagé)

https://diacritik.com/2016/05/03/mauvaises-pensees-les-intellectuels-aujourdhui/ (Mauvaises pensées : Les «intellectuels» aujourd’hui)

https://www.liberation.fr/cahier-special/2005/03/11/l-intellectuel-fait-de-l-ombre-au-philosophe_512581 (L’intellectuel fait de l’ombre au philosophe)

La destitution des intellectuels de Yves Charles Zarka

https://www.cairn.info/la-destitution-des-intellectuels-et-autres–9782130584179-page-7.htm

https://blogs.mediapart.fr/daniel-salvatore-schiffer/blog/021210/entretien-avec-yves-charles-zarka-la-destitution-des-intellectuels

A propos de l’auteur :

Commentaires des Essais de Montaigne [Des livres] :

https://drive.google.com/file/d/1U0zoOk_yb7lrbn5m9DPHzgNtcUDXFjs8/view?usp=sharing

Vous y apprendrez pourquoi les nobles et les bourgeois essaient toujours de se prétendre intellectuels, et comment les intellectuels contribuent à protéger les grands noms et les grandes idées.

Merci d’avoir lu ce numéro, n’hésitez pas à laisser un commentaire ou à me contacter via ce mail: laugure.critique@gmail.com

Publié dansPhilo [Dé]Confinée - Essais, Montaigne

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