Structures et pratiques militantes – Introduction (EP.0)

Bonjour à tous,

Cet article constitue la présentation de mon nouveau projet que je lance en Janvier 2023 : « Structures et pratiques militantes ».

L’objectif de ce projet est de produire une réflexion et une investigation sur le vécu et le rôle du militant au 21ème siècle (1), de déterminer ses caractéristiques et ses perspectives individuelles et politiques (2), ainsi que les formes et les valeurs des organisations au sein desquelles il milite (3), afin de construire des outils lui permettant tout à la fois de faire avancer sa cause en élaborant et en appliquant des stratégies appropriées (4), et d’améliorer son vécu en développant des principes d’écologie militante permettant de donner le temps, la liberté, le repos et la joie nécessaire à l’émancipation et au bonheur individuel du militant qui aspire à l’émancipation et au bonheur collectif (5).

L’idée de ce projet m’est venue notamment du constat moderne et de mon vécu personnel de l’hyper-militance qui concerne autant le dépeuplement des organisations politiques, comme miroir de la dépolitisation du citoyen (1) et l’intensification toujours plus grande du travail militant à mesure que le front et l’horizon des causes à défendre s’élargit et que l’organisation de la politique se professionnalise et se complexifie (2).

Ainsi, il s’agit d’une contribution pour, à la fois rendre :

  1. La vie militante plus attractive aux citoyens afin d’élargir la base militante, afin de – pour parler dans un langage économique – de permettre une meilleure division du travail militant et d’obtenir des gains de productivité dans l’avancée de la cause.
  2. La vie militante plus agréable aux militants, et de façon plus prosaïque, mieux ordonnée, afin que l’engagement des militants puisse vivre dans la durée, et éviter ce qui est de plus en plus communément nommé le « burnout militant », qui conduit littéralement le militant à brûler pour sa cause tant et si bien qu’il finit par quitter la vie militante, avec perte et fracas.

Sur ce fondement, il serait alors possible de rapprocher les citoyens de la vie militante et de raccrocher les militants à la vie citoyenne, quotidienne et ordinaire, afin que, par des vécus moins éloignés, la communion entre ces mondes soit plus aisée. Dans les deux cas, cela sera au bénéfice de l’efficacité militante mais aussi de la démocratie et de l’intérêt général, en facilitant les conditions d’existence d’une action et d’une vie politique pour tous mais aussi par tous.

Enfin, il est à noter que cette lutte contre le « burn-out militant » n’est pas une lutte contre la radicalité ni des moyens d’actions, ni des objectifs poursuivis, et ne constitue pas une critique politique de la nécessité de prendre des risques et de faire des sacrifices pour obtenir de réels changements, mais pour autant cherche à préserver de tout martyrisme ou machiavélisme inutile et/ou de principe.

Ainsi cette série veut s’adresser à l’ensemble des forces et des militants progressistes, en cela qu’ils militent pour un monde nouveau et non pas la conservation du monde présent ou le retour à un état passé, de gauche, car socialistes et communistes dans leur diversité, réformistes ou révolutionnaires dans leurs singularités.

Les structures politiques : Au dedans et au-delà des partis et leurs causes

Il s’agit d’abord de comprendre les structures politiques.

Cela comprend, évidemment, les différents partis politiques, mais aussi l’ensemble des organisations, associations, syndicats et des groupes sociaux-politiques qui militent pour un ensemble d’intérêts que l’on nomme habituellement « une cause », d’ailleurs souvent « à promouvoir » ou au moins « à défendre ».

Cet ensemble d’intérêts ne sont pas directement les leurs, ou plutôt qui les dépassent autant par le caractère collectif de la structure politique au service de la cause, que par le caractère général des bénéficiaires de la cause défendue.

En effet, un groupe ou une organisation qui ne milite que pour ses propres intérêts, n’est, au mieux, qu’un groupement ou une association d’intérêts privé, ou encore une organisation à but lucratif, que l’on nomme communément la « société », au sens juridique, et « l’entreprise », au sens social.

Au pire, il s’agit d’une corporation, un cartel ou d’un lobby, qui, en plus de défendre des intérêts particuliers, concourent par l’ensemble des moyens d’influence et contrôle et de contrainte à sa disposition à favoriser ses intérêts propres, consciemment au détriment des intérêts des autres, ou en tant qu’organisation mercenaire, accomplit cette basse besogne au service d’un autre contre rétribution et poursuite de ses propres intérêts privés.

Il est cependant important de comprendre que le lobbying, si on l’entend comme le fait de promouvoir des intérêts que ce soit par l’influence ou la contrainte ne saurait être considéré comme parfaitement illégitime, ni d’ailleurs de considérer que la défense d’une cause politique se ferait par pur altruisme et désintéressement complet.

Toutes les causes, prenons l’exemple des collectifs de lutte LGBT+ ou antiracistes, pratiquent et plébiscitent une forme de promotion pro domo de leurs propres organisations, ainsi que de leurs propres intérêts.

Aussi, évidemment on retrouve dans ces organisations grands nombre de personnes directement concernées par la cause, et qui par conséquent défendent leurs propres droits et leurs propres intérêts en la défendant.

Mais ce qui rend leur cause politique, et qui fait donc de leur organisation une structure politique, c’est qu’elle contribue de façon consciente à un intérêt général. Ces organisations ne revendiquent pas de droits et d’intérêts spécifiques voire spéciaux aux seuls membres de leur organisation, ni de résoudre leur situation personnelle de discrimination lié au genre ou à la race supposée. Elles revendiquent des droits et des intérêts généraux pour tout un ensemble d’individus concernés et qui pourtant ne sont pas tous militants.

Or, c’est précisément ce degré de généralité dans la cause qui créé du commun dans la cause, qui constitue son caractère politique dans la société, et qui donne par là même à toutes les luttes politiques, une forme d’universalité qui s’appuie au moins sur un contrat social et politique selon une approche libérale, ou par l’humanisme qui implique l’égalité des conditions humaines voire l’antispécisme qui l’élargit à l’ensemble du vivant pour d’autres.

Et si certains cartels ou corporations d’intérêts privés parviennent à une telle entente et à un élargissement de leur cause personnelle à leur secteur, c’est seulement sur la base d’une forte conscience de leurs intérêts privés réciproques, et qui par ailleurs exclut tout de même quantité d’individus, en premier lieu les individus qui continuent de pratiquer leurs métiers dans ce même secteur malgré qu’ils ne fassent pas partie de ces ententes, qui restent celles des puissants.

Il faut d’ailleurs rappeler que ce qui touche à l’intérêt général relève du politique, mais que, pour autant, toutes les structures politiques, en particulier les partis, ne contribuent pas nécessairement à l’intérêt général si on est capable de le définir objectivement, et peuvent même chercher à y contrevenir activement.

A l’inverse, il y a des causes pour lesquelles nous pouvons tous considérer spontanément que nous avons tous un intérêt particulier et privé à les défendre. Prévenir le risque de l’effondrement de la civilisation humaine à cause de la crise écologique en est une.

Pouvons-nous alors dire de cette cause qu’elle n’est pas politique, au sens qu’elle serait naturellement universelle, et donc qu’il ne serait pas nécessaire de l’élever au niveau de l’intérêt général car chacun aurait un intérêt particulier ?

Quelle forme de Providence ou de « main invisible » permettrait alors d’y concourir ?

Les politiques ont-ils raison quand ils disent que « tout le monde » devrait défendre l’écologie dans son intérêt ?

Faut-il renvoyer cet enjeu seulement à la technique, selon l’expertise ou l’ignorance de chacun, et à la morale, selon la responsabilité ou l’irresponsabilité individuelle ?

Face à l’inaction globale face au changement climatique, on peut en douter. On peut en revanche facilement l’expliquer.

Car il ne suffit pas de croire que la caricature d’un intérêt par son extrémité en finalité et en conséquence, suffise à comprendre la dynamique des intérêts.

Car des intérêts, il n’y pas ceux que nous avons et ceux que nous n’avons pas.

Il y a des intérêts qui sont supérieurs à des intérêts moindres, et des subjectivités plus ou moins larges et matérielles qui se confrontent. « L’effondrement », à moins d’une apocalypse finale, et de toute manière dans tous les événements qui précéderont cette catastrophe, ne sera pas le même pour tous.

Celui à qui il reste 20 ans à vivre n’a pas le même intérêt que celui qui a 20 ans. Les riches habitants des pays développés peuvent prolonger et étendre leur train de vie pendant encore de longues décennies au sacrifice de centaines de milliers, voire de millions de pauvres dans les pays en développement.

Finalement même si l’écologie donne le sentiment de « toucher tout le monde », elle reste une cause politique marquée par son manque de généralité, et donc les inégalités, les dominations et les injustices que ce manque produit irrémédiablement.

Car, c’est là tout le paradoxe, une cause qui devient vraiment portée généralement, autrement dit portée par tous, alors il n’est plus besoin de militer pour, et on peut même oublier qu’elle fut et qu’elle soit politique.

Cet exemple permet de rappeler un fait évident, pourtant important et parfois oublié, lorsqu’on analyse les structures politiques : Elles n’échappent pas à la réalité matérielle, car elles existent dans un environnement, et les individus qui les investissent sont des humains.

Cette double contrainte rend parfaitement irréaliste, l’idée selon laquelle un parti politique se limiterait à un programme, une vision et une idéologie politique, et aux cadres organisationnels déclarés, bien qu’ils restent absolument structurants pour déterminer l’idéal vocationnel auquel se destine un parti. Les modèles théoriques produits par les politistes et les militants ne remplacent pas la réalité, mais permettent simplement de la représenter pour accomplir certains objectifs (améliorer la connaissance scientifique, promouvoir des idées politiques, …).

Ainsi, et pour ne prendre que cet exemple et en le développant sobrement, la France Insoumise, bien qu’elle se déclare mouvement, et se refuse à l’exercice du congrès politique et du fonctionnement en tendance, privilégiant la stratégie du consensus, a en réalité toutes les caractéristiques d’un parti, au moins pour ce qui est de son idéal vocationnel, ce qui est le plus structurant et donc le plus important pour le définir.

La définition canonique d’un « parti », est un « groupe de personnes défendant les mêmes idées, les mêmes intérêts » (Dictionnaire Le Robert) et « une organisation structurée dont les membres mènent une action collective dans la société aux fins de réaliser un programme politique » (Dictionnaire Larousse). C’est donc, pour le définir bien plus simplement, une organisation au service d’une cause. On pourrait ajouter qu’un parti politique, comme forme considérée normale et pourtant spécifique d’un parti, est une organisation au service de causes politiques, c’est-à-dire qui poursuivent et/ou concourent à un intérêt général.

Ainsi, La France Insoumise, qui regroupe des militants – dont la forme et le degré d’investissement sont variables –, autour d’un programme L’Avenir En Commun, dans le but de prendre le pouvoir et de l’exercer sur cette base programmatique, est un parti politique.

On peut l’appeler « mouvement » pour montrer que l’on comprend que les « partis » sont discrédités, surtout d’ailleurs à cause des politiques qu’ils ont menées lorsqu’ils ont été au pouvoir, et que la gouvernance traditionnelle d’une organisation politique sous la forme d’un parti, fait l’objet d’un discrédit massif et croissant des citoyens.

Ainsi, appeler une organisation « parti », « mouvement », ou encore « collectif », « rassemblement » ou « union », ne change rien à la nature idéelle de ce qu’est un parti.

Par ailleurs, cela ne change à priori rien à la matérialité des règles et des principes qui le gouvernent, en théorie comme en pratique.

La France Insoumise peut avoir plusieurs bonnes raisons de ne pas vouloir reproduire le clivage par les jeux de tendance ou de fractions qui s’affrontent, où la vie interne du parti « consomme » le temps militant au détriment du temps militant externe de promotion d’un programme et d’une ligne idéologique sûre.

Pour autant, d’un point de vue vocationnel, la France Insoumise ne peut pas s’extraire de la critique de ce qu’elle est, un parti, sans que cela ne contribue à un discrédit de toute forme de parti politique, c’est à dire de toute organisation collective de la politique, et donc par extension de toute la politique en général, qui est fondé sur le général et le collectif.

Enfin, il est donc évident que le parti reste l’organisation politique majeure et de référence lorsque l’on parle de structures politiques. Car en politique, on « prend parti » pour sa cause, et on « fait parti » dans l’organisation qui milite pour cette cause. Les autres formes de structures politiques, associations, collectifs de lutte, …, désignent des formes différentes d’organisation et de promotion, mais ils prennent tout de même le parti des causes politiques.

Les pratiques militantes : Dire et faire pour la cause, la praxis comme théorie de l’action

Après avoir abordé les structures politiques, comme organisations de l’action politique, et avant de parler de l’action politique elle-même, parlons de ses acteurs, notamment les plus directs: les militants.

Qu’est-ce qu’un militant ?

Si le parti est l’organisation mise au service d’une cause, le militant est alors un individu au service de cette même cause. Si la cause est politique, alors elle concerne l’intérêt général, et relève donc d’une dimension collective.

Accepter cette définition revient à supposer l’absence de militants non politiques. Sans cause politique qui soit un tant soit peu générale, il n’est pas lieu de militer, autrement que pour son intérêt personnel.

C’est pourquoi il est difficile d’imaginer le militant sans organisation politique, de pratiques militantes sans structures politiques. On pourrait même, avec un peu d’abstraction, considérer qu’il n’y a pas une différence de nature entre un militant et un parti, mais seulement une différence d’échelle, la 1ère individuelle, la 2nde collective. Le militant serait alors une sorte d’unité de parti, le parti un ensembles d’unités de militants.

De cette façon, on pourrait imaginer que, dans une certaine mesure, ce qui se vaut pour une échelle vaut aussi pour l’autre, et donc que l’on peut analyser les partis afin d’analyser les militants et inversement, et par-là transposer les concepts d’un référentiel un autre.

C’est précisément le pari de cette série d’articles « Structures et pratiques militantes », où même si les articles se focaliseront, ou prendront comme point de départ, plutôt les structures ou les pratiques, nous verrons que ces réalités sont toujours étroitement entremêlés, ce qui d’ailleurs n’aide pas à leur compréhension mutuelle.

On pourrait même ajouter à ce modèle une 3ème échelle, la société politique. Il en résulterait alors que le modèle de société idéal que le parti politique souhaite promouvoir, aurait un intérêt cohérent à être expérimenté en interne du parti, et même que les militants adoptent un mode de vie et des pratiques qui soient aussi en accord avec cet idéal.

Ainsi, par exemple, les partis qui souhaitent militer pour davantage de démocratie, devraient être davantage démocratiques que les partis qui ont une vision davantage autoritaire du pouvoir.

Pour autant, cette cohérence a priori souffre de nombreuses exceptions, que nous ne prendrons pas le temps de détailler ici.

Rappelons juste en général qu’aucun militant ne pense ni ne soutien 100% des idées défendues par son parti, pour peu qu’on prenne la peine de croire en l’improbable possibilité qu’un parti défende à 100% les idées qu’il prétend défendre.

Un militant n’est pas son parti, en tout cas, il n’est pas que cela.

Il a son individualité propre, sa façon de faire et de vivre son militantisme, et ses propres idéaux. Cela n’enlève d’ailleurs rien à la rationalité et à la pertinence ou non de ses pensées et de ses propos, car chacun dans notre vie, nous prenons de nombreux partis sans nécessairement s’en rendre compte.

Difficile également pour l’apolitique de critiquer le manque de cohérence entre les idées défendues et les comportements perçus, quand lui-même ne semble pas souffrir d’être à une contradiction près avec ses idéaux.

Par exemple, si nous avons tous l’intuition morale que l’altruisme est supérieur à l’égoïsme, nous avons tous des comportements égoïstes plus ou moins justifiables. Pour autant, cette incohérence n’est pas une justification pour être égoïste en toutes circonstances, ni même à le devenir davantage, car la perfection n’est pas de ce monde, et alors tout devrait alors toujours aller pour le pire.

A l’échelle de la société, il est important de comprendre que c’est bien l’incohérence, l’injustice, l’inégalité, en tout cas le manque de quelque chose, qui pousse à l’action politique.

Ainsi, dans une société imparfaite, il serait absurde que les partis politiques et les militants qui militent pour son amélioration soient en plein cohérence avec cette société nouvelle. Ils peuvent certes en être précurseur, pour autant, si leur action et leur changement de comportement individuel, à l’intérieur du parti, suffisait à faire advenir cette nouvelle société, alors il n’y aurait pas besoin de faire de la politique qui est toujours une action collective.

C’est pourquoi l’épreuve de la démocratie politique est toujours à ce prix qu’elle ne saurait s’appliquer de la même manière, ni avec autant d’exigence, quand elle s’applique à une minorité plutôt qu’à une majorité, à moins de se refuser à ce que les idées puissent changer par le militantisme politique, ce qui reviendrait en définitive à abolir la liberté d’expression.

Autrement dit, il est évident que tout militant, en cela qu’il milite pour une cause politique, dans un 1er temps, suscite nécessairement l’adhésion d’une minorité, sans quoi il ne lui serait pas nécessaire de militer. Sans quoi une « dictature de la majorité », selon Alexis de Tocqueville, pourrait figer une bonne fois pour toutes et à jamais ce qu’est une idée politique cohérente dans le monde dans lequel on vit, sans aucune perspective ni espoir de changement.

Néanmoins, l’épreuve de la démocratie suppose tout de même un principe absolu sur lequel on ne peut ni transiger ni débattre : la démocratie elle-même. En effet, militer activement contre la démocratie est par excellence une cause anti-politique, en cela qu’elle se propose de détruire sa dimension collective, et par-là même la liberté de faire de la politique.

C’est pour cette raison que, si pour des raisons pratiques peuvent se côtoyer des pratiques démocratiques et des pratiques autoritaires dans le militantisme, en revanche, il est impossible de défendre l’autoritarisme comme programme politique global sans sortir du cadre politique qui suppose la démocratie, et c’est pourquoi de telles idées devraient nous paraître intolérable. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’existe pas une organisation politique souhaitant sérieusement prendre le pouvoir qui se déclare ouvertement contre la démocratie.

Par conséquent, il y aura toujours un décalage entre les idées défendues, et les actions militantes qui permettent de défendre ces idées.

La pratique militante suppose en effet tout autant des actions, et des idées qui mettent en cohérence ces actions.

On différencie alors habituellement deux types d’idées : les idées théoriques – càd l’idéologie – qui justifient en finalité les actions militantes, et les idées pratiques – càd la praxis – qui s’interrogent sur la façon de mettre en œuvre les actions qui elles-mêmes, c’est-à-dire les moyens qui permettront la réalisation des idées théoriques.

On pourrait penser que cette série d’article, en s’interrogeant sur les pratiques militantes, s’intéresse essentiellement à cette 2nde catégorie d’idées, qui seraient intermédiaires aux idées théoriques. On pourrait de même en déduire que ces idées peuvent être traitées indépendamment des idéologies, et qu’il existerait alors des pratiques militantes objectivement efficientes et efficaces quel que soit l’idéologie défendue.

Cependant, une telle distinction entre théorie et pratique est elle-même de nature idéologique, et même un parti pris. Il s’agit de décréter qu’une idéologie ne pourrait s’exprimer que sur les finalités qu’elle poursuit, sans rien dire de la façon et les moyens qui doivent permettre de les accomplir.

Un tel parti pris arrange bien entendu ceux qui souhaitent sortir les idéologies politiques du réel, et faire du réel la seule idéologie non politique et donc légitime : c’est ce qu’on nomme réalisme ou pragmatisme.

Si le réalisme renvoie simplement à l’idée que le réel serait un fait donné qui ne saurait changer si aisément, le pragmatisme est plus subtil en cela qu’il décrète que l’action se suffit à elle-même comme théorie.

Il s’agit finalement d’une autre façon de dire que l’action génère sa propre justification, et donc, en un sens, que les moyens justifient les fins. Cela signifierait ce qu’il possible de faire dans le monde actuel est légitime, et doit continuer ainsi. Ce qui a existé, ne laisse pas la place pour ce qui pourrait exister à l’avenir.

Pour autant, mon propre parti n’est pas de dire, au contraire, que les fins justifient les moyens. En effet une telle idéologie machiavélique, ne serait pas digne de confiance en cela qu’elle serait en tout temps prête à renier la cause politique qu’elle défend au nom de l’intérêt de cette même cause, et de plus, supposerait que la cause poursuivie en vaille la peine, et même qu’elle puisse en jour être achevée et atteinte.

Un tel projet, personne ne pourrait y adhérer, à moins de ne pas avoir de scrupules à sacrifier l’intérêt des autres, ou d’accepter le sacrifice de ses propres intérêts au nom d’une cause supérieure. Or, les défenseurs d’une telle cause supérieure, prennent rarement le temps d’en expliquer clairement l’intérêt aux premiers concernés, càd les militants eux-mêmes, et préfèrent les laisser libres d’en juger.

Ainsi, mon parti est de défendre l’idée que les moyens SONT les fins, et inversement.

En effet, dire et faire ne sont pas des actions totalement séparées. Les paroles permettent certes de diffuser une idéologie, mais aussi d’organiser l’action, soit de façon performative, lorsque le discours est l’action elle-même, soit de façon consécutive, car le dire engendre du faire. De même de nombreux actes sont éloquents au sens que les faire va dire quelque chose de l’action politique que l’on mène.

Ainsi, une théorie de la pratique militante, càd une praxis, ne saurait échapper au fait que déclarer une action comme politique, c’est nécessairement donner du sens à cette action. Et que, si la cohérence d’une action fait sens en elle-même, ou que la cohérence d’une idée donne le sens par elle-même, alors il n’y ni besoin d’action pour promouvoir des idées politiques, ni d’idées pour mener des actions politiques.

Pour que la théorie soit un guide de l’action, il est nécessaire de comprendre qu’une idée politique souhaitant se réaliser concrètement par le militantisme se dote des moyens de sa réalisation, et qu’une action qui se veut politique raisonne avec les finalités qui légitime son action au regard de l’intérêt général.

Par conséquent, il est nécessaire que toute théorie réfléchisse sur ses moyens d’action sur le réel, et que toute action doit se fonder sur une théorie, une représentation du monde, et que toute pratique militante s’interroge tant sur la société matérielle que désirée.

Or, en ce domaine, et au contraire des idées politiques qui seraient en partie des valeurs impossibles à arbitrer ou à réconcilier par la raison, la science, et en premier lieu la science politique peut jouer son rôle en cherchant à se représenter clairement la réalité politique, et de juger de l’efficacité et de la légitimité, des actions politiques qui sont menées sur le fondement de cette réalité politique et au nom des idéologies politiques, qu’elle peut par ailleurs décrypter et expliciter, à défaut de pouvoir les trancher.

C’est pourquoi « Structures et pratiques militantes » est aussi une série d’articles qui s’appuiera aussi bien sur des articles scientifiques que des écrits politiques.

Il s’agit d’un manifeste pour un usage beaucoup plus systématique des instruments de la science politique, comme science du gouvernement et du pouvoir, et la philosophie politique, comme modèle de la décision et de justice, l’une étant hier comme aujourd’hui inséparable de l’autre.

Notes :

L’analyse de la France Insoumise comme étant un parti malgré sa persistance à vouloir se déclarer mouvement, m’est inspiré de la Tribune « LFI : sortir de la crise par le haut » publiée par Fred Borras, adhérent au Gauche écosocialiste (anciennement Ensemble : Mouvement pour une alternative de gauche, écologiste et solidaire) parti allié de la France Insoumise, le 2 Janvier 2023, dans un contexte de double crise liée à l’affaire Quatennens et la critique renouvelée du manque de démocratie interne au sein de la France Insoumise.

Cependant cette opinion ne lui est pas propre, bien qu’il soit vrai que cette approche soit beaucoup mieux admise chez les analystes et les observateurs de la France Insoumise davantage que ses membres déclarés.

C’est par exemple le cas du vidéaste Tzitzimitl – Esprit Critique (Environ 50k abonnés) qui dans sa vidéo sur l’histoire de la France Insoumise, analyse le manque de démocratie interne (les cadres de la France Insoumise ont tendance à parler de « gouvernance par le consensus ») comme une stratégie politique visant à maintenir la ligne idéologique et la cohésion d’action du parti et se protéger des problématiques liées à l’entrisme.

La social-démocratie qui fait peur (LFI, L’Engagement, RS, GRS) – #EspritDeParti 12

Enfin, en tant qu’auteur, j’ai fait le choix pratique, et non idéologique, de ne pas utiliser systématiquement l’écriture inclusive dans cette série, faute de maîtriser les automatismes de son usage, et afin de s’éviter un surtemps dans la relecture, et un coût symbolique d’entrée pour les militants les moins aguerris.

Pour autant, je soutiens entièrement la démarche sociale de l’écriture inclusive, et j’en userai dès lors que je serai amené d’aborder en détail les luttes concernées, ainsi que dans les cas où ne pas l’utiliser engendrerait une ambiguïté.

Aussi j’espère qu’il sera bien compris que par « militants » j’entends « militant.es », bien que la réalité matérielle du milieu militant reste caractérisé par une surreprésentation des hommes à tous les niveaux, du simple militant au dirigeant de parti, y compris dans les structures politiques de gauche, à l’exception cohérente des thématiques les plus reliées à la lutte féministe, et en particulier les plus radicales.

Il en va de même des autres dominations et oppressions que le langage ne permet pas de résoudre ou de révéler, que je souhaite malgré tout inclure et aborder.

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