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Ep 5 : Condition, raison, idéal : Questions de chance

Pour analyser ce qui va suivre, il me semble pertinent d’observer la condition de Ted Benteley : héritier d’une société humaine sur laquelle il n’a aucune maîtrise, il est néanmoins parvenu à s’en émanciper spirituellement, au moins en partie. Eleanor apprécie cette révolte en lui, mais cherche à la détourner de son aspiration globale, cosmologique, vers un intérêt individuel et privé : son intérêt (celui de Benteley) et le sien (celui d’Eleanor). A l’inverse, Peter s’agace de son impertinence, de son incapacité à rester à sa place, ni à connaître ses limites : c’est pourquoi il l’appelle à rester raisonnable, et à abandonner ses illusions, notamment l’idée parfaite qu’il s’est faite à propos du Directoire et de sa capacité à changer le monde.

« Restez à votre place, Benteley. Vous ne savez pas ce qui est bon pour vous. »

On retrouve dans cette seule phrase tout ce que le hasard produit.

Tout d’abord, des conditions initiales, ou plutôt, initiatrices. On peut définir ces conditions comme l’ensemble des états de l’existence provoqués par l’ensemble des paramètres surplombant les déterminations que l’existence est capable de générer elle-même. Ces conditions sont cependant soumises à deux formes d’entropie : une entropie temporelle, et une entropie probabiliste.

La 1ère entropie se divise grossièrement entre le passé, à savoir les conditions antérieures qui forment l’origine (= le déterminisme certain) ; le présent, càd les conditions présentes qui maintiennent l’état contingent (= le déterminisme incertain) ; et le futur, qui englobent les conditions postérieures qui présagent du destin (= le déterminisme probable).

La 2nde entropie, quant à elle, tient au caractère variable de la majorité des paramètres qui déterminent les conditions. Et notamment, le fait que les entropies temporelles n’ont pas la même ingérence sur les conditions d’existence, et même que leur importance change constamment, car les entropies interagissent entre-elles. Cela tient au fait que, de plus en plus, les phénomènes que l’on pensait aléatoires, car dû au hasard, sont de mieux en mieux compris, et l’on sait désormais que leur caractère aléatoire relève fondamentalement d’une pondération probabiliste.

Cette 2nde entropie, est existentiellement encore plus vertigineuse que la 1ère, car elle pose les questions de chance les plus importantes :
Pourquoi le Hasard existe-t-il ? Peut-on le comprendre par la raison ? Faut-il au contraire y voir une intervention divine ? (Dieu, le karma, …). Comme nous l’avons vu plus tôt, les failles du Hasard, au delà de caractériser l’incertitude, nous renvoie dos-à-dos d’une part de notre incapacité à tout comprendre, d’autre part notre incapacité à tout prévoir. C’est cette ignorance savante, cette ignorance qui se sait, que Peter essaie d’inculquer à Ted, en l’invitant à la fois à être raisonné, car on ne peut pas tout comprendre, et encore moins par soi-même, et à être raisonnable, car on ne peut pas prévoir, et par conséquent on ne peut pas tout contrôler, et d’ailleurs, soi-même pas beaucoup plus que les autres.

C’est seulement ainsi que l’on peut comprendre le rôle essentiel que joue la raison dans la compréhension du hasard, mais également comme proposition principale des Questions de chance, car de la raison découle les deux états d’esprit de l’humain face aux hasards du monde : Le Réalisme et l’Idéalisme.

Le Réalisme théorise l’idée que le hasard puisse devenir certain, dans la mesure où la raison en tant que faculté peut l’interpréter et le comprendre, voire le créer [voir la bouteille comme « instrument socialisé du hasard]. L’Idéal préfère soutenir l’idée que le hasard soit nécessairement incertain, car la raison ne pourra jamais en saisir pleinement la complexité et l’ampleur. Ainsi, très étrangement, le Réaliste croit à une raison idéale, et s’il n’y a qu’une seule raison d’espérer, il n’est plus raison d’espérer car on y tend nécessairement … vers la raison ! A l’inverse, l’Idéaliste pense que la raison sera toujours défaillante, et que pour cette raison, il aura toujours plusieurs raisons d’espérer, tous les horizons restent ouverts et tout reste possible car tout est incertain.

Par conséquent, le Réalisme peut être un idéalisme de la raison, tandis que l’Idéal est un réalisme de la raison. Cela signifie également que, dans le domaine de la raison, paradoxalement, le Réaliste est plus optimiste que l’Idéaliste, qui lui est fataliste. Mais tout en même temps, l’Idéaliste est le plus extravagant, celui qui clame les lendemains qui chante, tandis que le Réaliste, le raisonnable, accepte fatalement d’accepter le monde tel qu’il est, et non pas tel qu’il devrait être.

Vous l’aurez compris, l’un est l’envers de l’autre, et en même temps son complément, voire son jumeau : l’idéal de la raison peut être une raison qui a réponse à tout, ou au contraire une raison qui évolue et que l’on peut remettre en question à l’infini. Plus vraisemblablement, il s’agirait d’une raison qui connaît ses limites tout en cherchant à les dépasser.

Aussi, l’idéologie la plus absolue n’est pas forcément celle que l’on croit : si on est invité à penser que le Réaliste est le plus raisonné, et donc le plus modéré, tandis que l’Idéal est le moins raisonnable, et donc le plus extrême. Malheureusement, tout n’est pas si simple, et la raison peut aussi être un dogme, et si y croire est très raisonnable, y croire absolument est déraisonné. En bref, le Réalisme en tant qu’idéologie pense que la raison peut tout, et qu’elle est absolue. Mais que le Réaliste se console, car toutes les idéologies sont des idéals, car se sont des ensembles d’idéaux (= des idées absolues). Ainsi, si l’Idéaliste suit son idéologie, il peut rester maître de son destin, en revanche, s’il la suit absolument, il n’a plus d’idées propres et l’idéal devient un dogme, une idéalogie ! L’idéalogie, la logique de l’idéal, suppose que l’idéologie produite par la raison, peut abolir la réalité qui est soumise aux aléas du hasard. Cette « idéologie longue-vue » (qui voit très loin, mais seulement à un endroit) n’est pas le propre de l’Idéalisme, mais affecte toutes les idéologies qui ne prennent qu’un chemin, et qui ne s’en détournent jamais. Et si le Réalisme ne croit plus qu’au monde « réel », alors il sera une idéalogie, et par conséquent sera irréaliste. De la même façon, si l’Idéalisme ne pense plus qu’à un monde « idéal », alors cette idéalogie sera loin d’être idéale.

D’autant plus que, en fin de compte, aucune idéalogie ne prend en compte le Hasard, car la perfection n’admet aucun aléa, tandis que l’Idéal et la Raison l’admettent par essence ! En bref, voici donc ce qu’il en coûte de négliger le Hasard. Car finalement, que les Réalistes trouvent l’Idéalisme déraisonné, ou que les Idéalistes trouvent le Réalisme trop raisonnable ; il n’est en réalité ni raisonné, ni raisonnable, que de penser qu’il est toujours plus difficile de garder les pieds sur Terre que de s’envoler, ou inversement.

Note : Concernant les Questions de chance, en plus de ce qui a été dit, l’affrontement entre le Réel et l’Idéal est particulièrement utile pour comprendre l’affrontement entre l’Ordre et le Chaos, car le Réalisme pense que le monde est/tend vers l’Ordre, et qu’il faut l’empêcher de basculer dans le Chaos, tandis que l’Idéalisme pense que le monde est/tend vers le Chaos, et qu’il faut rétablir l’Ordre.

Ceci étant dit, pouvez-vous toujours, sans jugement de valeur, clamer haut et fort que vous préférez l’ordre du hasard certain ( = le Réalisme) au désordre de la raison incertaine (= l’Idéalisme) ou inversement ? Car finalement, prendre en compte Hasard sous toutes ses formes au sein d’une idéologie, n’est-ce pas finalement se demander : « Pourquoi choisir, si on doit tout choisir en fonction des circonstances ? »

Ainsi, l’Idéal vu comme dépassement de l’homme par les idées, doit prendre nécessairement prendre en compte le Hasard, afin que l’idéalogie n’anéantisse toute idée d’Idéal.

Note de fin : Le Réel et l’Idéal forment un système de pensée extrêmement fertile en philosophie, qui peut d’ailleurs être utilisé pour analyser de nombreuses œuvres humaines (arts, sciences, …) sous un angle tout à fait nouveau. Un exemple parmi tant d’autre, cette dualité permet de dépasser l’analyse sartienne de l’Existentialisme est un humanisme, en permettant de comprendre en quoi l’universalisme et l’existentialisme sont complémentaires, en non pas rivaux, pour permettre l’humanisme. (cela fera peut-être l’objet d’un autre article sur l’Augure)

Cependant, afin de m’assurer que mon propos soit moins abstrait et plus imagé, et que je puisse illustrer clairement l’opposition entre Réel et Idéal, je préfère m’appuyer sur une référence à la fois relativement connue, et simple à maîtriser. A ce stade, ceux qui ont reconnus les créatures représentées en illustration de cet article savent de quoi nous allons parler : Pokémon (la 5ème génération pour être précis).

Reshiram, incarnation de la Réalité (en blanc)
Zekrom, incarnation de l’Idéal (en noir)
Ils forment un Ying-yang, rival et complémentaire

Ne vous arrêtez pas au caractère enfantin de la licence d’autant plus que même pour les plus puristes, on est tous d’accord pour dire que niveau scénario, la 5ème génération est la meilleure, et de loin ! La vidéo fait des parallèles inattendus et pourtant pertinents entre notre monde (taoïsme, histoire politique américaine, …) et l’univers de Pokémon, ce qui lui donne une profondeur insoupçonnée.

Cependant, si vous ne voulez pas perdre le fil de l’article, vous pouvez vous contenter des timecodes suivants :
0:45 à 5:44 : Le Ying-yang politique
11:23 à 15:12 : La guerre fratricide entre Réalité et Idéal

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