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L’économie non-binaire : Qu’est-ce que l’économie binaire ? (Partie 2)

Bonjour à tous,

Dans cet article vais vous introduire à l’économie non-binaire, à travers laquelle nous allons apprendre à penser l’économie en 3 dimensions, voire davantage !

L’objectif de cet article en 3 parties est de vous donner les clés pour comprendre non seulement l’importance mais aussi la complexité de l’économie.

Dans cette 2nde partie, avant de nous lancer dans l’économie non-binaire, il paraît essentiel que de définir ce qu’est l’économie binaire. Pour se faire, nous allons aborder plusieurs dilemmes économiques :

1) L’économie est-elle une science mathématique ?

Comme nous l’avons longuement évoqué, la Valeur est le champ d’étude centrale de l’économie.

En partie pour cette raison, aujourd’hui, dans la majeure partie des cours d’économie en France et dans le monde, l’économie nous est présentée de façon très mathématique, avec de nombreux modèles et équations, une économie très différente de celle que nous expérimentons au quotidien.

Pourquoi cette mathématisation de l’économie ?

Historiquement, cette mathématisation de l’économie a répondu à un besoin de faire de l’économie une « vraie science », rationnelle et indépendante des considérations politiques. Les mathématiques faisaient alors figure d’autorité pour résister au relativisme économique que dictait les choix politiques. C’est pourquoi les économistes néoclassiques et keynésiens notamment (dont J.M Keynes), étaient des mathématiciens avant d’être des économistes.

Cependant, vu sous cet angle, alors que la science mathématique est censée être le moyen qui a permis à l’économie de devenir indépendante des autres sciences humaines, en contrepartie, la science économique a dû devenir une science enclavée au sein des mathématiques pour rester légitime, car séparée du politique.

Ainsi, cela signifie que les mathématiques sont devenues la finalité de l’économie.

L’économie n’étant plus qu’une affaire de nombres et de calcul, on a pu penser que l’économie était un système indépendant, voire « naturel », au sens d’une rationalité de bon sens, et ainsi, qu’il n’y avait nul besoin d’interventions humaines pour réguler l’économie, puisque l’économie suivait des lois mathématiques.

L’économie à l’épreuve des faits historiques : une longue tradition.

L’École de la Régulation, au contraire, s’inscrit dans un long héritage d’économistes pour lesquels l’homme est au centre de l’économie.

Ce courant, considère d’une part que l’économie est une science humaine, notamment parce que les faits économiques sont fortement influencés par les faits sociologiques et historiques, et inversement ! Par conséquent, ce courant d’économistes considère que l’économie est un système humain, décidé collectivement et soumis aux comportements et aux contraintes humaines. La thèse centrale de l’École de la Régulation est que l’économie a un certain nombre de « régularités », et que la rupture de ces régularités est le signe de l’instauration d’un nouveau régime économique.

Cette lecture de l’économie en termes de cycles historiques, amène les théoriciens de la Régulation à remettre en question un grand nombre d’hypothèses de l’économie mathématique, notamment l’équilibre des marchés et la rationalité des agents, probablement parce que l’économie est beaucoup plus instable que ne le suppose la lecture mathématique.

La valeur de l’économie provient-elle avant tout de sa rigueur mathématique ?

Pour autant, il semble périlleux que d’évaluer la valeur de l’économie, sans user un tant soit peu de rationalité mathématique.
En effet, on accusera toujours les économistes qui ne sont pas assez mathématiquement rigoureux, comme n’étant pas de vrais économistes.

A l’inverse, à trop se mathématiser, certains économistes développent des modèles inapplicables et/ou inexploitables dans l’analyse et l’activité économique (en particulier vrai pour les théories économiques produites avant les 1980s, qui sont les modèles majoritairement étudiés par les étudiants en sciences économiques).
D’ailleurs, bon nombre de ces théories économiques sont critiquées du fait de leur ignorance des dimensions humaines et sociales dans leurs modèles, et donc d’être déconnectées des réalités, voire, et c’est un comble, du manque de rigueur mathématique de leurs modèles …

Malheureusement pour nous, il est difficile d’être un virtuose de l’économie, sans maîtriser à la fois les outils mathématiques, et les méthodologies et approches des sciences humaines et sociales.

C’est aussi ce qui fait la richesse de cette profession et de ses représentants, qui poursuivent chacun à leur manière cet idéal.

C’est pourquoi, en théorie, on devrait accorder à ces deux branches de l’économie la même importance, précisément parce que cela contribue à la richesse de cette science.

Pourtant, entre ces deux courants de pensées, l’égalité est théorique, mais l’inégalité, elle, est universitaire, il suffit de voir le nombre de Prix Nobel accordés en fonction des courants de pensée pour se rendre compte de l’existence d’une orthodoxie de l’économie.

En effet, le dernier économiste véritablement hétérodoxe (primé pour une conception économique modérément voire peu mathématisée) à avoir été primé est Joseph Stiglitz, en 2001.

La situation est encore pire si l’on regarde l’ensemble des publications scientifiques, où l’on observe une écrasante domination des publications « orthodoxes », càd mathématiques et libérales (et même plus de 90% dans les revues les plus prestigieuses).

Ainsi, contrairement aux autres sciences, l’évaluation par les pairs devient un verrouillage par les pairs, au point que nombre d’économistes hétérodoxes soient obligés de publier dans d’autres domaines scientifiques (science politique, sociologie, histoire, anthropologie) pour que leurs travaux soient reconnus, renforçant l’idée qu’ils pratiquent une « fausse économie », car ils n’arrivent pas à se faire publier en tant qu’économiste.

Dans l’ouvrage À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? manifeste collectif pour économie pluraliste, André Orléan parmi d’autres économistes hétérodoxes, dénonce une situation insupportable où l’économie est devenue une doxa scientifique qui verrouille toute réforme.
En effet, l’économie comme science mathématique, et l’économie comme science humaine, se sont tellement séparées, que la science économique dans son ensemble fait face à un dilemme apparemment insurmontable : soit elle se scinde en deux disciplines distinctes, obligeant les étudiants et les chercheurs à ne traiter qu’une moitié de la science économique, soit elle reste une seule discipline, mais le statu quo entraîne une marginalisation de la pensée économique hétérodoxe, à tel point que la science économique devient uniforme et que « tous les économistes disent la même chose ».

Or, comme nous l’avons vu, une théorie économique, aussi élaborée soit-elle, par la mathématique ou par la science humaine, ne résiste jamais complètement à l’épreuve des faits, tant l’économie est complexe.

L’économie binaire ou « l’économie en noir et blanc »

Pour cette raison et à bien des aspects, l’économie binaire est une économie univoque.

Tout d’abord parce que fondamentalement, cette économie est une économie numérique, elle est une économie des nombres.

Or, il n’y a rien de plus borné qu’un nombre, celui-ci est vrai ou il ne l’est pas.

Bien entendu, les modèles binaires permettent bien des choses (il suffit de voir l’informatique, les algorithmes, …), mais c’est tout de même autre chose que de produire des concepts comme peut le faire l’économie « littéraire ».

Si la dissertation peut elle aussi produire des raisonnements binaires, elle n’en est pas moins scientifique que les mathématiques quand elle est réalisée avec méthode.

Ainsi, cette opposition de principe entre le littéraire et le scientifique, est délétère pour toutes les sciences, et en particulier la science économique qui est à la jonction entre science mathématique et science humaine.

C’est cette opposition plus que l’opposition des idées qui engendre la formation des paradigmes les plus intransigeants, ensembles de présupposés qui structurent et délimitent le cadre d’un courant de pensée.

En effet, l’inégalité universitaire de la science économique entraîne une radicalisation des courants de pensée économiques, les uns parce qu’ils se sentent confortés dans leur suprématie par l’évaluation des pairs, les autres parce que cela les conforte dans l’idée que leurs adversaires soient dogmatiques.

Or, finalement, l’économie aurait tout à y gagner à se considérer à la fois comme une science humaine et mathématique, car une science purement humaine ou purement mathématique ne sera jamais rien de mieux qu’une « science du bon sens », étant donné son approche théorique trop simpliste et systématique.

Friedrich Hayek (pourtant économiste libéral « orthodoxe ») dans La Route de la Servitude va même plus loin, en disant que « Il serait un mauvais économiste celui qui ne serait qu’économiste ».

Autrement dit, il serait un mauvais économiste que celui qui ne se préoccupe que d’économie, pour comprendre ce qu’est l’économie, tout comme il serait un mauvais économiste, celui qui ne serait QUE économiste, scientifique obtus enfermé dans sa tour d’ivoire, ne connaissant rien de la philosophie, des sciences naturelles ou de la politique.

En bref, pour Friedrich Hayek, le bon économiste est polyvalent et engagé, le mauvais économiste est un spécialiste apolitique ( = technocrate).

Cela tient, selon moi, au fait que l’économie est de ces sciences qui fait système, et que pour cette raison, il serait dangereux de l’objectiver, sans considération pour la subjectivité des agents qui la composent.

À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? en accès libre au format pdf : http://assoeconomiepolitique.org/wp-content/uploads/manifeste_pour_une_economie_pluraliste-AFEP.pdf

2) Les modèles en 2 dimensions

A partir de ce que nous venons de voir, l’économie mathématique semble infiniment plus binaire que l’économie sociale, dans la mesure où elle n’admet aucune autre interprétation que l’interprétation mathématique. Les graphiques économiques, notamment, en sont l’illustration la plus courante. Notamment, le modèle de l’Offre & de la Demande écrase de tout son poids la modélisation mathématique de l’économie, ce qui favorise les corrélations par paires :
2 variables déterminantes : Le prix et la quantité
2 agents : Le producteur et le consommateur

Il existe quantité impressionnante de modèles économiques qui ne sont que des dérivés de ce modèle de base, partant des mêmes hypothèses et proposant les mêmes clés d’analyse.

On peut littéralement dire que l’on a appliqué la structure de base du marché (O&D) sur tout ce qu’il était possible d’imaginer, des denrées alimentaires jusqu’aux relations matrimoniales, en passant par les énergies fossiles et les œuvres d’arts.

Cette obsession mercantile de « l’économie en graphiques » peut facilement être expliquée le contexte capitaliste dans lequel elle s’est constituée, mais aussi plus scientifiquement par la commodité avec laquelle le marché s’accommode d’une logique de pair-à-pair, qui tient au caractère nécessairement bilatéral (et donc binaire) des relations marchandes.

En effet, il semblerait que le marché, à l’exception des sempiternelles foires marchandes dominicales, n’existe pas en tant qu’entité réelle.

Le marché est une abstraction, qui désigne un espace virtuel, complètement cloisonné, où des biens peuvent s’acheter et se vendre entre agents consentants.

Évidemment, en réalité, dans nos économies de marché, il existe une multitude de marchés différents, et certains même qui n’étaient autrefois qu’une pure abstraction fantaisiste, on put devenir réalité grâce à l’avancée de la mondialisation et aux progrès de la finance (Ex : Le marché international du blé).

On peut même dire que l’économie n’a jamais autant ressemblé à un « vrai » marché qu’aujourd’hui, encore plus si l’on prend en compte les marchés qui s’ignorent (AirBnB, Linkedin, Tinder, …), notamment permis par l’émergence de l’économie de plateforme (nous y reviendrons).

Toujours est-il que le marché « naturel », ou de « concurrence pure et parfaite » qui nous est présenté par le modèle de l’O&D est utopique, au sens propre du terme.

En effet, l’un des caractères dominant de l’utopie est d’être un monde à part, épargné de toute corruption du reste du monde.

Or c’est exactement ce que sont les marchés « purs et parfaits », ce sont des objets théoriques qui sont étudiés de façon complètement indépendante du reste de l’économie, voire même du reste du monde.

En effet, à ce niveau d’abstraction, le marché pourrait bien se trouver au beau milieu du vide intersidéral que cela ne ferait aucune différence, tant qu’il existe des agents capables d’échanger des biens pour un certain prix et une certaine quantité.

Bien entendu, d’un point de vue théorique, le modèle de l’Offre et de la Demande est très utile, il permet non seulement d’étudier les marchés existants, que d’en découvrir de nouveaux.

De façon générale, l’abstraction est une nécessité pour que la théorie puisse exister et servir, sinon elle ne se distinguerait en rien de la pratique.

Et même si ce modèle a des limites (elles sont même nombreuses), ma conviction est que nous pouvons apprendre autant voire davantage des limites d’une théorie que de la théorie elle-même.

Car après tout, contester une théorie, fondamentalement, c’est dépasser cette théorie afin d’en construire de nouvelles.

Nous avons ici l’enseignement de ce que devait être la base de l’épistémologie pour toute discipline scientifique.

En revanche, l’utilité, ou plutôt l’usage sans filtre de ce modèle d’un point de vue pratique doit être critiqué, mieux, il doit être condamné !

En effet, à bien des égards, l’économie semble être la seule science à faire de ses théories des réalités objectives, et non de la représentation de la connaissance produite dans le cadre d’un raisonnement qui ne saurait à la fois tout englober et tout préciser, seule la science dans son ensemble peut y prétendre, si elle se sait perfectible !

Chaque fois qu’un journaliste, un politicien, un économiste ou quiconque, invoque les « lois du marché » comme si elles étaient aussi exactes que « les lois de la physique », il me semblerait que la moindre des choses serait de savoir de quel marché on parle.

Car si l’on nous parle du marché de « l’Offre & de la Demande », alors on est en train de demander au monde économique l’impossible : on lui demande d’être la copie conforme de l’utopie théorique qu’est le marché « pur et parfait », en bref, on demande à l’économie de n’être qu’un seul et immense marché.

Pire encore, on demande au corps social de n’entretenir que des relations marchandes, càd que tout ses comportements sociaux soient des comportements marchands : c’est l’idéal-type de l’homo economicus (une façon de dire qu’en économie « l’homme est un loup rationnel et économique pour l’homme).

Or, en réalité, les « lois du marché » n’ont rien de naturelles, pas plus que ne le sont les « lois de l’économie ».

Pour que les lois de la physique soient considérées comme naturelles, il nous a fallu faire l’expérience encore et encore, et même indéfiniment car le caractère naturel des lois de la physique est une vérité scientifique jusqu’à preuve du contraire.

En revanche, il n’existe aucune expérimentation aussi absolue concernant les lois du marché, on peut même déplorer que la science économique soit généralement trop peu expérimentale (peut-être parce que l’économie l’est totalement, il n’y aurait alors plus qu’à observer les faits).

Autrement dit, contrairement aux lois de la physique, nous n’avons AUCUNE preuve que les lois du marché pourraient exister sur la Lune (bien que cela soit très probable), ni même qu’elles soient encore possibles dans quelques dizaines d’années (ce dont on peut davantage douter).

De plus, en aucun cas on ne peut considérer que le marché soit l’organisation naturelle de l’économie : sinon, comment comprendre que, par exemple, l’économie domestique soit aujourd’hui estimée à 33% du PIB français, et qu’elle représente plus de 70% du PIB de nombreux pays du Sud, alors que l’économie domestique ne correspond à aucun mécanisme de marché ?

Enfin, il est important de souligner que ni l’économie en graphique ni même l’économie mathématique n’est responsable de la binarité crasse de l’économie.

En effet les graphiques ne sont que des REPRÉSENTATIONS, ce qui signifie d’un point de vue méthodologique que le graphique ne prétend nullement dépeindre la réalité.

Par ailleurs l’économie mathématique est capable de modélisations économiques infiniment plus fines (avec beaucoup plus que 2 dimensions), dont la théorie des jeux et les statistiques sont d’illustres exemples parmi tant d’autres.

Ainsi, pour que la binarité d’un graphique puisse être confondue avec la vérité, il faut nécessairement que ce soit par sa symbolique, puisque le graphique économique est une représentation abstraite de l’économie.

Or, l’économie sociale a aussi son rôle à jouer dans la représentation binaire de « l’économie réelle ».

Et comme nous le verrons dans la 3ème et dernière partie, la politique peut autant être délétère qu’indispensable à l’épanouissement de l’économie, tant en tant que science, qu’en tant que réalité concrète.

Pour aller plus loin :

Voici deux vidéos traitant plus en profondeur de la « naturalité » des marchés (le timecode correspond à chaque fois à la conclusion de la vidéo) :

Ordolibéralisme allemand :

L’économie, indépendante de la politique ? :

Publié dansL'économie non-binaire

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